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1En novembre 1999, plus de 500 femmes indiennes et métisses du Chiapas, représentantes d’organisations de femmes et d’organisations mixtes, avons réalisé le Forum « Appel des femmes contre la violence, l’impunité et les guerres » [1]. Plus de trois cents dénonciations y ont été enregistrées, ce qui a transformé cet événement en vigoureuse injonction faite au gouvernement de l’État du Chiapas et à celui du Mexique de mettre fin à la situation de guerre et de violence structurelle et contre-insurrectionnelle qui nous a fait tant de mal, à nous les femmes. Nous avions déjà formulé clairement notre position politique auparavant :
« Nous les femmes du Chiapas, nous ne voulons pas continuer à enfanter pour nourrir les armées, ni pour justifier la violence et les guerres […], nous ne voulons pas non plus continuer à fournir la main-d’œuvre bon marché pour les entreprises néolibérales […], nous soutenons les revendications d’autonomie des peuples indiens et la lutte zapatiste, parce que nous croyons à la paix dans la justice et dans la dignité, pour tout le monde. »
3À cette époque, soufflaient jusqu’à nous des vents guerriers chargés de menaces et d’effroi, en provenance des guerres d’intervention au Kosovo et en Iran, mais surtout, d’Acteal, où avait eu lieu fin 1997 le massacre que l’on sait [2].
4Deux ans plus tard, nos craintes – et la terreur – continuaient d’être alimentées par de nouvelles morts, de nouvelles disparitions et le maintien du harcèlement et des menaces militaires et paramilitaires : le futur restait incertain et le silence des zapatistes était d’autant plus angoissant. C’est pourquoi il était si important de faire entendre le plus largement possible notre voix, pour renforcer notre ferme décision de lutte, qui après un long cheminement commença à prendre son envol sous la forme du Mouvement indépendant des femmes (MIM).
5L’un des axes de ce nouveau mouvement est la lutte contre les politiques néolibérales, qui accroissent dans le monde entier l’exploitation, le racisme, la pauvreté extrême et les guerres impérialistes et contre-insurrectionnelles. Le document fondateur du MIM énonce les choses comme suit :
« Nous nous prononçons […] pour un monde plus juste et plus égalitaire, respectueux des Droits de la personne et des souverainetés nationales ; un monde incluant, où toutes les femmes soient en sécurité et respectées, sans violence, sans discrimination, sans guerres, sans racismes, où la faim et la pauvreté n’existent plus […] c’est pourquoi nous nous donnons pour but (notamment) de lutter contre le Plan Puebla Panamá, l’ALCA, le TLC [3] et toutes les politiques et programmes néolibéraux du gouvernement mexicain en faveur des entreprises transnationales et des pays riches (…) »
7Au Chiapas, la guerre contre-insurrectionnelle se poursuit. Elle a pris différents visages : d’abord guerre d’extermination, puis « de basse intensité », selon le nom donné à la stratégie de terreur développée par l’armée mexicaine, enfin, à partir de 2000, quand le gouvernement du PRI cède la place au mal nommé « gouvernement de l’espoir » [4], s’ouvre l’étape actuelle, celle de la guerre occulte. Sans mettre fin au contrôle ni au harcèlement militaires dans la « zone de conflit », le nouveau gouvernement de Fox a appliqué dans les communautés une coûteuse politique « développementiste » – sous forme de programmes assistantialistes – pour essayer de masquer le caractère contre-insurrectionnel de l’actuel gouvernement du Chiapas [5]. Ces « dons » s’inscrivent dans une stratégie clientéliste qui tente d’attirer la population en résistance et de soustraire ses bases d’appui à l’EZLN (Armée zapatiste de libération nationale), en divisant les communautés et en renforçant les affrontements au sein de la population indienne dans chaque région.
8De cette manière, le conflit ne semble plus opposer les zapatistes au gouvernement, mais les bases de soutien zapatistes au reste de la population : priistes [6], perredistes [7], et même certaines organisations, comme l’Aric indépendante [8], qui soutenaient auparavant les insurgé·e·s. D’autres facteurs sont également à l’origine de ces divisions – notamment un certain sectarisme des zapatistes, qui expulsent de leur organisation toute personne acceptant une aide économique officielle. Cependant, la véritable racine du conflit demeure la discrimination raciste que l’État mexicain pratique depuis si longtemps envers les populations indiennes et qui se manifeste aujourd’hui par son refus de reconnaître leur droit à l’autodétermination. En effet, il continue de bafouer ce droit, pourtant inscrit dans les Accords de San Andrés, qu’il a signés en 1996 avec l’EZLN [9].
9Au MIM, nous estimons que la guerre et les politiques développementistes du gouvernement font partie intégrante des stratégies néolibérales pour éliminer les obstacles qui s’opposent au (ou ne garantissent pas le) libre commerce et l’appropriation des ressources naturelles des pays pauvres. Ainsi donc, d’après les paramètres globalisateurs du néocapitalisme, la révolte indienne doit être liquidée à tout prix et par tous les moyens, quel qu’en soit le coût humain. Et c’est avec une grande inquiétude que nous voyons que ces programmes de « développement » du gouvernement chiapanèque vont bénéficier à partir de 2004 d’un apport de plusieurs millions de la part de l’Union européenne. L’argent sera remis directement aux anciennes organisations non gouvernementales, transformées pour la circonstance en véritables entreprises et sociétés anonymes, en une claire opération de cooptation qui vise, à travers ces fonds, à renforcer le projet de développement contre-insurrectionnel. C’est pourquoi :
« Face aux politiques néolibérales du gouvernement du Chiapas, les personnes présentes à cette assemblée du MIM exigeons que […] les projets développementistes soient interrompus et qu’un moratoire soit imposé aux investissements de l’Union européenne […] jusqu’à ce que [comme le définit la convention 169 de l’OIT] les communautés indiennes décident du sort de ces investissements ; […] que l’on cesse la privatisation des services et des ressources au Chiapas et que l’on déroge à la Loi bâillon qui viole notre droit à la liberté d’expression. »
11Ce qui est frappant pour les femmes dans la guerre et dans les politiques néolibérales, c’est que, bien que dans notre immense majorité, nous ne participions pas à leur élaboration ni à leur mise en œuvre, nous avons toujours été les plus affectées par elles, à chacune des étapes et sous toutes les formes qu’ont prises ces agressions contre les peuples. Les femmes indiennes en particulier ont constitué une cible centrale des agressions et de la violence. Leurs corps gardent encore les marques du deuil des êtres chers, des viols et du harcèlement sexuel perpétrés par les militaires et les paramilitaires, de la terreur et des déplacements forcés de dizaines de milliers d’entre elles, obligées de quitter précipitamment leurs foyers, le feu de leur cuisine, leurs lieux sacrés, leurs animaux et leurs morts. Le double visage de la contre-insurrection – dialogue et mort – occulte ses objectifs néolibéraux : il ne s’agit pas seulement de soumettre les insurgé·e·s, mais d’éliminer, ou du moins de réduire à leur plus simple expression, toutes celles et tous ceux d’entre nous qui ne sont pas des consommatrices·eurs et des travailleuses·eurs modernes et rentables pour le marché capitaliste, autrement dit les Indien·ne·s, les paysan·ne·s pauvres et, par conséquent, les femmes qui reproduisons les Indien·ne·s et les pauvres.
12Au Chiapas, nous sommes de plus en plus conscientes de ce que la présence des militaires et paramilitaires et la terreur qu’ils font régner en pillant et en détruisant maisons, bétail et récoltes, en assassinant, enlevant et violant les femmes, que l’introduction de la prostitution et de la drogue, la destruction de nos lieux sacrés, la contamination des lacs et rivières, ou encore les génocides comme celui d’Acteal, qui nous ont transformées en objets et objectifs de guerre, s’inscrivent dans le cadre de la politique impériale globale. Le néolibéralisme a besoin d’éliminer les insurrections et tout ce qui fait obstacle au libre marché, à la soumission de nos peuples au dieu argent et au profit des entreprises multinationales. Nous sommes face à une guerre mondiale commanditée par l’impérialisme entrepreneurial des grandes puissances, qui ont créé les organismes « multilatéraux » pour dominer les gouvernements, soumettre les peuples pauvres à leurs desseins et tenir en échec les instances qui régulaient jadis les relations internationales, comme l’ONU et les tribunaux internationaux de justice.
13Nous dénonçons la diminution des budgets sociaux, qui a augmenté la charge de travail des femmes et renforcé leur vulnérabilité en réduisant leur accès aux services de santé, à la sécurité, à l’école, etc., alors que les budgets militaires augmentent. Au Chiapas, ces budgets militaires incluent une rubrique spéciale, baptisée « biscuits des soldats », qui alimente tout un réseau de prostitution internationale destiné à satisfaire les « besoins » sexuels des soldats, pour le plus grand bénéfice des entrepreneurs et des fonctionnaires corrompus qui gèrent cette affaire – au mépris des problèmes de désintégration familiale et de prolifération dans les communautés de maladies sexuellement transmissibles, en particulier du sida, qui affectent tant les femmes. Nous rejetons les politiques néolibérales qui causent l’augmentation de la pauvreté et de la pauvreté extrême, l’État du Chiapas étant le plus touché de tout le pays par ce phénomène, qui frappe 90 % des femmes indiennes en l’an 2000. Nous savons que cette augmentation de la pauvreté n’est pas sans lien avec une augmentation inédite de la violence sexuelle et familiale, qui a été multipliée par quatre en moins de cinq ans – et qui inclut la généralisation des abus sur des mineures et le développement de la prostitution infantile en ville.
14Nous n’ignorons pas non plus que la pauvreté et la violence, qui ont tellement altéré nos conditions de vie, notre dignité de femmes et la dignité de nos familles, sont étroitement liées au démantèlement de l’économie paysanne dans les zone rurales du Chiapas et particulièrement dans les communautés indiennes. L’écroulement de la production du café, l’importation subventionnée de maïs nord-américain modifié génétiquement ainsi que d’autres produits de base – mettant hors jeu la production paysanne, la privatisation des terres ejidales décidée par le gouvernement de Salinas en 1992 et mise en pratique par le programme PROCEDE [10], ont mené au rachat des parcelles communautaires. Ce processus de privatisation a permis l’expansion de l’agro-industrie néolibérale, avec la protection du gouvernement du Chiapas, ce qui pousse de plus en plus de paysan·ne·s et d’Indien·ne·s à émigrer vers le nord du pays, les États-Unis et le Canada. Les 260 millions de personnes qui émigrent des pays pauvres vers les pays riches jouent un double rôle : elles fournissent une force de travail décisive dans les centres névralgiques du processus productif des mégalopoles, tout en permettant, par l’envoi de l’argent à leurs familles, la consommation de marchandises produite – reproduisant et alimentant ainsi le système impérialiste et ses politiques néolibérales. Dans un pays comme le Mexique, l’incorporation des travailleurs indiens (dont une grande proportion de femmes) aux grands centres de l’industrie d’assemblage (maquiladoras) [11] est un exemple de cette logique.
15Pour les femmes, les conséquences sont graves : non seulement la pauvreté se développe, mais beaucoup d’entre elles se sont retrouvées avec l’entière responsabilité de faire subsister leur famille, alors que la désintégration familiale produit l’augmentation du chômage et de la violence sociale, ainsi que de forts conflits intergénérationnels. Le nombre de familles dirigées par des femmes a augmenté de presque 35 % au cours des quatre dernières années. En conséquence de quoi le nombre de femmes travaillant dans les services et dans le marché informel, en particulier dans celui de l’artisanat, a augmenté d’autant.
16De même, le soutien croissant du gouvernement aux investissements étrangers dans les domaines de l’agro-industrie, de la bio-prospection, du tourisme « vert », de l’industrie pétrolière et de la production d’énergie électrique, a affecté les femmes, en augmentant leur précarité et en renforçant leur crainte de se voir frappées, avec leurs familles, par les expulsions, les expropriations, les ventes forcées et l’épuisement de l’eau.
Réponses des femmes organisées
17La situation extrêmement dure que nous subissons, nous les femmes du Chiapas, ne nous a pas réduites à l’état de victimes ; les changements dans les consciences, dans la participation et dans l’organisation ont été significatifs, surtout à partir de 1994. De la tristesse et de la peur provoquées par la contre-insurrection, beaucoup de femmes ont tiré une créativité, une force et un courage nouveaux, comme l’ont montré les femmes zapatistes en parvenant à empêcher l’entrée de l’armée dans leurs communautés.
18On sait que la subordination des femmes est structurelle, liée historiquement aux habitus culturels – indiens et non indiens. Elle crée des rapports sociaux inégalitaires, l’intériorisation d’attitudes serviles et la formation d’une identité empreinte de dépendance et d’auto-dévalorisation – comme résultat de la violence physique systématique, du racisme, du mépris, de la discrimination, de la marginalisation et de l’exclusion. Malgré cela, les femmes ont une longue histoire de participation aux luttes populaires. D’abord accompagnatrices de nos époux et fils, nous nous sommes progressivement construites, par la pratique politique, comme des sujets capables d’autodétermination face aux événements qui nous affectent. Cette évolution n’a pas été homogène ni totale : beaucoup de femmes chiapanèques sont encore prisonnières des prescriptions normatives transcendantes qui leur assignent le rôle traditionnel de filles, d’épouses et de mères. Cependant, le processus a commencé avec la participation des femmes aux luttes paysannes de la fin des années 70 et s’est accéléré avec le travail de conscientisation réalisé dans le cadre de la théologie de la libération par le Diocèse de San Cristobal, avant de se généraliser et de gagner une légitimité croissante dans les régions des Hautes Terres, du Nord et de la Selva, grâce la présence zapatiste. Finalement, avec la constitution du MIM, l’action des femmes a pris un caractère indépendant.
19Aujourd’hui, la lutte contre le néolibéralisme va au-delà du régionalisme et prend une dimension beaucoup plus large en se rattachant aux luttes continentales et mondiales contre le néo-impérialisme – aussi bien nord-américain qu’européen – qui prennent chaque jour plus d’ampleur. Nos expériences récentes montrent que l’on peut distinguer deux grandes orientations stratégiques dans les luttes populaires des femmes du Chiapas contre le néolibéralisme : d’un côté, les femmes et organisations qui faisons partie du MIM, de l’autre, les zapatistes – combattantes, miliciennes, bases d’appui et société civile. Nous parlerons ici principalement des premières – des positions et des pratiques exemplaires des secondes, nous soulignerons simplement le contenu clairement anti-impérialiste, en parfaite concordance avec la position de l’EZLN. En effet, c’est l’EZLN qui donne le coup d’envoi à la lutte mondiale contre la globalisation, en appelant à une série de rencontres continentales et internationales contre le néolibéralisme, en particulier la Première rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme, réalisée en 1996 au Chiapas. L’appel zapatiste diffusé sur les cinq continents exhorte à lutter :
« Contre l’internationale de la terreur du néolibéralisme, nous devons mettre sur pied l’internationale de l’espoir, l’unité au-delà des frontières, des langues, des couleurs, des cultures, des sexes, des stratégies et des idées de tous ceux qui préfèrent que l’humanité survive. »
21Cette position de l’EZLN a été réitérée constamment depuis, comme l’a fait récemment le commandant Tacho lors de l’inauguration des Caracoles et de l’installation des Conseils de bon gouvernement [12]. De même, à l’occasion de la table ronde « Femme et zapatisme » organisée par le Front zapatiste de libération nationale (FZLN) pour fêter les dix ans de lutte zapatiste, les commandantes Esther et Fidelia ont lancé un appel à toutes les femmes à s’organiser et à participer aux luttes de libération des peuples :
« Pour parvenir à tout cela [la libération et l’émancipation], nous avons besoin de plus d’organisation et de participation, nous devons tenir nos engagements […] il n’y a que comme cela que nous obtiendrons ce que nous méritons […] luttons ensemble, unissons nos forces. »
23De son côté, la Coordination des groupes de la société civile [13], qui soutient les revendications et la lutte zapatiste, en plus d’organiser des blocages de routes et d’autres actions de résistance, a participé à plusieurs reprises à des activités internationales contre la globalisation néolibérale – par exemple, aux manifestations pour empêcher le déroulement de la réunion de l’OMC à Cancun en septembre 2003, ou en mai 2004 à Guadalajara, contre le sommet de l’Union européenne. Rappelons néanmoins que les femmes zapatistes et les groupes qui les appuient ne sont pas organisés en fonction des revendications des femmes, mais intègrent leurs revendications spécifiques dans les actions et les plates-formes mixtes de leurs organisations.
24L’autre versant des luttes contre le néolibéralisme est constitué par les femmes et par les organisations indiennes et métisses du Mouvement indépendant des femmes, qui, comme son nom l’indique, est exclusivement composé de femmes. La lutte contre le néolibéralisme fait expressément partie de ses objectifs, car la situation difficile dans laquelle nous vivons, nous les femmes, en particulier Indiennes, s’est aggravée avec les politiques des organismes multilatéraux et des gouvernements régionaux et fédéraux de notre pays, au service des multinationales, du gouvernement des États-Unis et de l’Union européenne. Certaines des organisations qui font partie du MIM tirent leur origine et leur inspiration pratique de structures ecclésiastiques, comme la Coordination des Femmes du Diocèse (CODIMUJ), Lunatik et Amanecer de la Sierra. D’autres sont des organisations d’artisanes qui cherchent de meilleurs débouchés pour leurs produits, comme les femmes de Jolom Mayaetic de la région des Hautes Terres, les Bordadoras de Semillas de Chilón et les coopératives d’artisanes de Tenejapa, Zinacantán et Chenalhó. D’autres femmes du MIM encore appartiennent à des organisations mixtes, comme celles de Yomblej à Chilón et celles d’Amatán. Enfin, des femmes métisses et membres d’ONG font également partie du MIM [14].
25La position anti-impérialiste du MIM est réitérée en permanence lors de nos assemblées et dans nos communiqués de presse. Dans la pratique, elle s’est exprimée par des mobilisations dans divers lieux de l’État du Chiapas, convoquées par la coordination régionale de l’organisation Convergence d’organisations populaires d’Amérique (COMPA) contre la militarisation, le Plan Puebla Panamá, l’ALCA et le TLCAN. Lors du Forum international contre la militarisation, organisé en 2003, notamment par le MIM, des déléguées de plus de dix pays à la table ronde des femmes ont dénoncé l’actuelle offensive impérialiste du gouvernement nord-américain, en particulier au Moyen-Orient et en Amérique latine, et sa volonté de dépouiller les peuples du tiers monde de leurs territoires, de leurs ressources naturelles et de leur souveraineté. Cette offensive a été qualifiée d’expression maximale de la violence impérialiste et patriarcale, triomphe de l’impunité génocidaire et de la violation des droits de la personne – en particulier des femmes. Nous les femmes, nous avons proclamé pendant des années que le personnel était politique, et maintenant nous affirmons haut et fort que le politique est personnel, que les guerres nous concernent directement et que nous disons NON à la militarisation et aux guerres :
« Dans toutes les guerres, les stratégies des agresseurs nous ont transformées, nous les femmes, en objets et en objectifs, utilisant notre condition de mères et d’épouses pour contrôler et terroriser la population. En Amérique centrale, par exemple, beaucoup de femmes ont disparu, d’autres ont été obligées par l’armée de dénoncer leur maris et leurs fils, de les castrer, d’assister à la mise à mort de leurs enfants à coups de pierres. Beaucoup furent pendues pour l’exemple aux arbres des chemins, leur corps mutilé et leurs ventres de femmes enceintes ouverts, entre autres atrocités qui se sont répétées au Pérou, en Bolivie, en Colombie, au Chiapas et dans d’autres lieux. »
27Cherchant à avoir un impact plus concret sur les effets du néolibéralisme, le MIM, dans le cadre de son Centre de droits des femmes, réalise une recherche sur les formes et mesures de l’accès des femmes à la propriété de la terre. Nous essayons ainsi de mettre sur pied des propositions de lois, des politiques et des stratégies qui garantissent aux femmes la propriété et l’usufruit de la terre ainsi que de tous les biens familiaux, ce qui leur permettrait, le cas échéant, de pouvoir s’opposer aux ventes de terres liées à la contre-réforme agraire et donc de pallier les effets du néolibéralisme en termes de concentration de la propriété et de dépendance alimentaire. Pour cela, nous réalisons depuis deux ans une vaste campagne d’information, de conscientisation et de réflexion sur la nature des politiques néolibérales et ses effets sur notre situation économique et de genre, car nous pensons que la participation des femmes à la lutte contre le néolibéralisme est fondamentale.
28Bien sûr, notre ferme décision et notre engagement de lutte contre le néolibéralisme n’ont pas suffi à arrêter la globalisation et les politiques néolibérales, mais nous ne nous laissons pas dominer par un sentiment d’impuissance. Bien au contraire, nous continuons à appeler de manière urgente toutes les femmes du monde à prendre conscience de leur situation et à s’unir, pour que nos corps et nos maternités cessent d’être mis au service du marché et des grandes puissances.
La France s’enorgueillit du meilleur taux de féminisation de son armée mais ne s’appesantit pas sur l’écart négatif de 12 % de la solde par rapport à celle des hommes.
Le livre s’ouvre sur des « classiques » de femmes opposées aux guerres : « Les promoteurs de la folie de la guerre », écrit par l’anarchiste Emma Goldman en mars 1917, à l’entrée des USA dans la guerre mondiale, la défense d’Hélène Brion à son procès en 1918. « L’accusation prétend que sous prétexte de féminisme, je fais du pacifisme. Elle déforme ma propagande pour les besoins de sa cause : j’affirme que c’est le contraire […] Je suis ennemie de la guerre parce que féministe, la guerre est le triomphe de la force brutale, le féminisme ne peut triompher que par la force morale et la valeur intellectuelle. Il y a antinomie entre les deux. » Par ailleurs elle s’adresse au Comité pour la reprise des relations internationales. « Nous qui n’avons rien pu pour empêcher la guerre puisque nous ne possédons aucun droit civil ni politique, nous sommes de cœur avec vous pour en vouloir la fin. […] Vous n’avez jamais été justes, travailleurs, vis-à-vis des femmes qui vous ont aidé dans vos luttes. […] Si, cette fois encore, vous acceptez le concours des femmes – et vous ne pouvez pas ne pas l’accepter – sans songer à leur faire place au jour des réparations sociales, si vous les conservez serves au lieu d’en faire vos égales d’un point de vue économique, civil et politique, votre œuvre sera entièrement manquée ! »
« Qu’on fasse cesser cette danse des morts ! », s’exclame la syndicaliste Stéphanie Bouvard en septembre 1915. Elle a participé à la création de la Ligue internationale des Femmes pour la Paix et la liberté. Madeleine Pelletier publie « Mémoires d’une féministe intégrale ». Pinar Selek édite des pamphlets contre l’armée turque.
Une des plus longues occupations de femmes a commencé en septembre 1981par un campement de protestation pacifiste contre l’installation de missiles nucléaires, sur la base Royal Air Force de Greenham Common, à l’ouest de Londres. L’occupation a duré dix-neuf ans, jusqu’au traité entre Reagan et Gorbatchev qui officialisa la fin des missiles de croisière. Le lieu est devenu un parc public avec une exposition historique permanente et un site d’intérêt scientifique.
Guy Dechesne
Colloque : Féminisme ou pacifisme [compte-rendu]
Anne-Marie Granger
Cahiers du féminisme Année 1985 30 p. 22
La société française est bloquée, et ses blocages proviennent de son attitude néocolonialiste et patriarcale.
La France est une société militariste. Les budgets énormes qui ont été investis dans les armes expliquent
le retard dans beaucoup d’autres domaines.
Andrée Michel, née en 1920 dans les Alpes-Maritimes, nous a quitté·e·s le 9 février 2022, à Paris, à l’âge de 101 ans. Elle a été, en France, l’une des premières sociologues féministes – s’inscrivant résolument dans la lignée antinaturaliste de Beauvoir. Elle a aussi été l’une des précurseuses de la sociologie des migrations, publiant en 1956 une thèse sur les travailleurs algériens en France, dont, installée à Montreuil à partir des années 1950, elle a partagé le quotidien et soutenu le combat pour l’indépendance nationale, sans hésiter à « porter des valises ».
Adversaire farouche de toutes les injustices, rebelle dans l’âme et d’une profonde éthique, Andrée Michel a été une militante et une théoricienne enthousiaste et infatigable, d’une générosité remarquable et d’une modestie frappant. Antimilitarisme, internationalisme et anticolonialisme ont structuré son féminisme, lui donnant toute son originalité et sa puissance.
À titre de premier femmage, rappelons quelques éléments clés de son travail intellectuel et de ses engagements
(...)
PDF : https://doc.emancipation.netlib.re/file/snake-wasp-bee
Partout dans le monde, les droits des femmes reculent, sous la pression de mouvements anti-droits qui poussent leur agenda de régression. Comment combattre ce "backlash" ?
Un rapport conjointement élaboré par Equipop et la Fondation Jean-Jaurès fait le point, avec un double objectif : alerter les pouvoirs publics sur les atteintes aux droits des femmes, et plus largement aux droits humains, et soumettre des recommandations en faveur d’une politique étrangère féministe de la France.
Pour en débattre, une conférence réunit :
- Lucie Daniel, experte plaidoyer, Equipop ;
- Clara Dereudre, assistante plaidoyer, Equipop ;
- Delphine O, ambassadrice, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères ;
- Laurence Rossignol, vice-présidente du Sénat, sénatrice de l’Oise ;
et est animée par Amandine Clavaud, directrice des études, directrice de l’Observatoire Égalité femmes-hommes de la Fondation Jean-Jaurès.
Retrouvez le rapport sur le site de la Fondation Jean-Jaurès : https://www.jean-jaures.org/publication/droits-des-femmes-combattre-le-backlash/
Défaire l'hégémonie des hommes dans la lutte
Les milieux militants gauchistes n'échappent pas au joug du patriarcat. Persiste dans la lutte et ses lieux, une répartition genrée des taches, une mise à l'épreuve constante des femmes et leur objetivisation. Alors comment se défaire de l’hégémonie des hommes dans la lutte ? C'est la question à laquelle nous répondons avec Clara Schildknecht autrice du livre Hardi, compagnons ! aux éditions Libertalia et le collectif féministe les Murènes.
Fichier de l'épisode
https://audio.ausha.co/omwanUAer3PX.mp3?t=1685608554
Amandine Zelle accueille Claudy Vouhé et Joëlle Palmieri autour des micros et par téléphone pour évoquer les luttes des femmes contre les guerres, leurs places dans les conflits armés, et dans les processus de paix. Le blog de Joëlle Palmieri Collectif 8 mars Angoulême Charente L'associati...
Fait partie d'un numéro thématique : Dossier : L’Afrique sacrifiée (printemps 1991)
Mardi 8 mars 2022, à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes et dans le contexte de la guerre en Ukraine, la Paris School of International Affairs (PSIA) de Sciences Po a organisé un événement pour traiter le sujet des femmes dans les conflits. L'événement était modéré par la nouvelle doyenne de PSIA, Arancha Gonzalez et visait, selon elle, à "creuser dans nos préjugés de genre et la discrimination dans notre société", objectifs au cœur du Programme de recherche et d’enseignement des savoirs sur le genre (PRESAGE) de Sciences Po.
Danielle Le Bricquir, La paix, les femmes, Presses Universitaires de Grenoble, 1987 [compte-rendu]
Les cahiers du GRIF Année 1988 37-38 p. 168
Mouvement de résistance internationale des femmes à la guerre [autre]
Les cahiers du GRIF Année 1981 pp. 11-12
Les Guerrières de la Paix est un mouvement de femmes pour la Paix la Justice et l’Egalité, fondé en France en 2022.
Le titre de cet article correspond à la devise qui accompagne l’action féministe contre les guerres, qui a toujours été, inconditionnellement, solidaire des femmes palestiniennes, afghanes, syriennes, irakiennes, colombiennes, kurdes, sahraouies et tant d’autres que je pourrais continuer à énumérer. Aujourd’hui, écoutant avec douleur les témoignages de la population ukrainienne et voyant les images de la destruction que l’invasion russe produit, mon cœur va aux femmes ukrainiennes, à celles qui résistent dans les villes et aux milliers qui ont dû fuir avec leurs filles et leurs fils, devenant des réfugiés. Et elle est aussi du côté des pacifistes russes qui créent des réseaux de résistance contre la guerre face à la répression du régime Poutine.
A la veille des manifestations du 8 mars, nous assistons à des polémiques entre les partis de gouvernement sur la guerre et à des déclarations institutionnelles sur le sens des prochaines mobilisations féministes, c’est pourquoi, avant d’entrer dans le vif du sujet, je continuerai à défendre la l’autonomie du mouvement féministe pour fixer son propre agenda dans les manifestations qu’il organise et convoque, sans ingérence institutionnelle ou partisane. L’histoire a conduit ce mouvement à être particulièrement jaloux de son autonomie et à différencier l’espace institutionnel et sa responsabilité des politiques publiques du sien.
Le “non à la guerre” du féminisme a de profondes racines historiques et internationales et, malheureusement, un long cheminement. Ici, des groupes tels que “Dones per donas”, “Mujeres de negro” et diverses plateformes pour la paix ont toujours répondu aux guerres et ont montré l’importance de créer des réseaux de soutien et de relations avec et entre les femmes dans les pays en conflit. Ainsi, elles ont poussé au rejet des guerres et à la défense de la paix, pour avoir toujours été présentes dans l’idéologie et le travail féministes et pour faire partie de leur internationalisme, de ce qu’on appelle désormais « le cri global».
Les raisons qui nous poussent, nous les femmes, à nous soulever contre la guerre et à défendre la paix sont très diverses. On a parfois voulu associer une nature prétendument pacifique des femmes, argument aux nettes connotations essentialistes que je ne partage pas et qui ne rend pas compte des expériences diverses des femmes sur la maternité, sur les pratiques relationnelles dont nous sommes tenues pour responsables ou sur la défense de la nature. L’activiste féministe et antimilitariste Montse Cervera l’explique en en pointant la raison : “Ce n’est pas parce que les femmes sont pacifiques par nature, mais parce que nous avons opté pour la vie des gens et de la planète.”
Cet engagement à mettre les besoins et le bien-être des personnes au centre, à garantir des vies décentes au lieu des bénéfices des marchés comme le proclame le capitalisme, est ce qui explique le rejet féministe de la logique des armes, de cette industrie qui va grossir en des temps de paix jusqu’à devenir une puissante industrie de la mort générant de gros profits ; le rejet aussi des escalades militaristes qui se forgent sous la rhétorique de paix et les politiques de sécurité des États qui, d’autre part, donnent de si bons retours à l’extrême droite.
C’est le même regard qui accompagne la demande de moins de dépenses militaires et de plus de dépenses sociales dans le budget de l’État. Ce sont les dépenses sociales qui peuvent répondre aux besoins réels et à la sécurité des personnes, c’est ce que la pandémie a rendu visible comme emplois essentiels : ceux d’agents de nettoyage, des résidences, de la santé, des services de soins à la dépendance, des soins et des travaux d’accompagnement à domicile ; dans chacun d’eux, la majorité des travailleurs sont des femmes.
L’épopée belliciste mène inexorablement à la culture de la violence, et rien ne produit plus d’éloignement de la proposition féministe
Mais il y a une autre composante fondamentale dans la proposition féministe de paix et dans le « non à la guerre » : la violence. Les femmes sont bien conscientes de la logique destructrice de la violence, en l’occurrence la violence sexiste, et les guerres sont le plus grand vecteur de la violence généralisée qui vise l’assujettissement des peuples et la violence patriarcale qui l’accompagne. Malheureusement, mais heureusement, cela a été documenté à d’innombrables reprises, les femmes deviennent des butins de guerre. Il a fallu attendre que la tragédie des femmes dans la guerre des Balkans éclate, pour que le viol soit considéré comme un crime de guerre, et le fait est que l’épopée guerrière conduit inexorablement à une culture de la violence, et rien ne produit plus d’éloignement à la proposition féministe.
L’ampleur finale de cette guerre, déjà dévastatrice, n’est pas connue, ni s’il sera possible de désamorcer les armes et que les milliers de réfugiés ukrainiens pourront reprendre la vie dans leurs villes et villages avec leurs blessures. On sait, car c’est déjà annoncé, qu’il va changer les conditions de vie de tout le monde. Et c’est sans doute l’urgence mondiale. Mais si vous aspirez à la paix et « à une paix qui n’opprime pas », vous ne pouvez ignorer les problèmes posés par le féminisme antimilitariste, car c’est la garantie de répéter l’horreur et de transformer le discours de paix en pure rhétorique.
La brutalité de la guerre, et le drame humain qu’elle entraîne, peut conduire à l’installation d’une normalité qui parque ou ignore tout problème échappant à la logique de la guerre, qui pourtant fait partie de la lutte pour la vie des femmes dans d’autres régions de la planète. Mais ce ne sera pas facile, peut-être devrons-nous apprendre à le faire.
Le mouvement Black Lives Matter a souligné que toutes les vies comptent et leur combat et leur slogan sont devenus une référence. J’y recourt car face au risque d’une normalité qui s’appuie sur la logique du « chacun pour soi » ou du « nous d’abord », si fonctionnelle au néolibéralisme, face à la peur et à l’insécurité, elle me conduit à ce que le féminisme a suscité : le « nous ensemble ». L’idée qu’il n’y a pas de droits pour certains s’ils ne peuvent être étendus à tous. C’est pourquoi, répondre de toute urgence au drame humain qu’est la plus grande crise de réfugiés survenue en Europe ne peut ignorer la situation de milliers de femmes et d’hommes qui vivent dans la pauvreté dans des camps de réfugiés à travers le monde. La modification des lois sur l’asile et le refuge, l’immigration et les autres règles de sécurité de l’Union européenne ne peut pas non plus être retardée.
Parce que toutes les vies comptent, la régularisation des Ukrainiens qui vivent dans l’État espagnol est urgente et doit contribuer à garantir qu’il en soit ainsi pour les près d’un demi-million de migrants qui vivent dans l’État espagnol en situation administrative irrégulière. Comme le soulignent les travailleurs domestiques (d’ailleurs, toujours sans que le gouvernement reconnaisse leurs droits et ratifie la convention 189 de l’Organisation internationale du travail), les journaliers, les travailleurs du sexe, les soignants et les travailleurs essentiels, dont beaucoup sont des migrants, l’irrégularité de leur Cette situation les soumet à une plus grande exploitation par le travail, à une vulnérabilité juridique, à l’exclusion des services et des droits publics, et les rend plus vulnérables à la violence sexiste et institutionnelle.
Ce risque auquel j’évoquais tout à l’heure – que tout ce qui ne rentre pas dans la logique de la guerre et ses conséquences immédiates terribles disparaisse de l’attention médiatique, sociale et politique – est un énorme problème car la guerre ne fera qu’aggraver les effets dévastateurs de les crises que nous subissons et qui se superposent : celle dérivée de la guerre chevauche celle de la pandémie et celle-ci sur les crises écologique, sanitaire, économique et démocratique que le féminisme a également qualifiée de crise systémique.
Le danger que les inégalités produites par le système s’approfondissent et s’installent encore plus dans une normalité marquée par la violence, la fragilité des conditions de vie de la majorité et la fragilité de l’environnement, est réel.
Dans une récente conférence sur le féminisme syndicaliste, certaines compañeras ont dit que s’organiser, c’est commencer à résister. Organisez-vous pour transformer en un cri mondial “ni la guerre qui nous détruit, ni la paix qui nous opprime”, pour construire des vies dignes et durables pour tous, afin que l’engagement à créer une communauté rende la soumission des femmes et des peuples irréalisable.
Comme le dit le manifeste de la Commission 8M du mouvement féministe madrilène, « les féministes ont un plan, nous allons changer le système. On dessine une autre trajectoire possible, avec un pouvoir féministe qui franchit les frontières et fait tomber les murs. Et ce n’est pas de la rhétorique, il y a un féminisme inclusif, dans lequel nous nous inscrivons tous, avec des propositions qui pointent vers les causes structurelles de la situation que vivent les femmes et c’est peut-être pourquoi cela les met si mal à l’aise.
Féminisme ou barbarie.
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Justa Montero est une militante féministe.
Publié dans Contexte le 03/07/2022